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Sexe ou religion? Le dilemme impossible SAMEDI 21 AVRIL 2012 Dominique Hartmann
ISLAM • Musulman et homosexuel, une identité qui semble particulièrement difficile à assumer. Qu’en disent le Coran et la tradition religieuse? Le point avec le fondateur d’Homosexuels musulmans de France HM2F.
Journaliste: Dominique Hartmann
Peut-on être à la fois gay et musulman? Que disent le Coran et la tradition de l’appartenance sexuelle? Pourquoi certains pays arabomusulmans condamnent-ils leurs citoyens LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres)? Invité hier par l’association genevoise Dialogai à débattre de la question Homosexualité et islam, l’impossible choix?, Ludovic Zahed a défendu un islam égalitaire et non-violent dans lequel l’homosexualité n’est pas un péché. Maître de psychologie cognitive, diplômé de l’Ecole normale supérieure en sciences cognitives (EHESS) et doctorant en anthropologie du fait religieux à l’EHESS, il a fondé l’association Homosexuels Musulmans de France (HM2F), coordonne la confédération d’associations LGBT, européennes ou musulmanes (CALEM) et vient de faire paraître Le Coran et la chair. Il est le premier musulman français à s’être marié religieusement avec un homme (en Afrique du Sud). Entretien.
Le Coran interdit-il l’homosexualité?
Ludovic Zahed: Non. Et ce qui n’est pas clairement interdit dans le Coran n’est pas condamné. De plus, l’islam n’intervient pas, en principe, dans les relations interindividuelles. C’est ce que confirme l’imam de Bordeaux, pour qui il est impossible de déduire du Coran l’idée que l’homosexualité est un péché mortel, même si l’éthique islamique ne l’approuverait pas, selon lui. Ce qui est condamné, dans ce texte, ce sont des pratiques violentes, notamment l’usage du viol homosexuel comme arme de guerre. Ce qui n’a rien à voir avec la réalité actuelle des couples du même sexe qui réclament le droit à l’adoption ou la reconnaissance civile de leur amour.
La condamnation relèverait donc du tabou social plus que de l’interdiction religieuse?
Il est toujours difficile de distinguer culture et religion, qui s’influencent mutuellement. Mais la tradition arabo-islamique, d’où provient la plupart de nos imams européens, prononce en tout cas une condamnation: comme toute culture qui se sent en danger, elle cherche à purifier son identité, menant une politique du bouc émissaire, selon un mécanisme qui n’est d’ailleurs pas propre à l’islam. Alors que la religion se doit d’être un vecteur d’émancipation et de paix sociale.
La répression de l’homosexualité est-elle une constante dans l’histoire de l’islam?
Pas du tout. A l’époque du Prophète Mahomet, des mukhannathun – des hommes androgynes, efféminés – servaient les enfants et les femmes du Prophète sans que celles-ci ne se voilent devant eux. Au XVIIe siècle, les marchands venus de ce côté-ci de la Méditerranée s’étonnaient des licences en vigueur dans les pays musulmans; comme chez les Grecs autrefois, les relations entre personnes du même sexe étaient acceptées. Au XIXe siècle, on constate encore une forme de tolérance à l’égard des comportements sexuels dits «transgressifs», notamment de la part des dignitaires censés représenter l’autorité islamique, qui s’inquiétait plutôt du maintien de l’ordre social que de la normalisation des comportements sexuels. Contrairement à ce qu’affirment certains, la question de l’homosexualité n’est donc pas une «importation» occidentale, bien au contraire. Mais en 1925, en Egypte, après les premières décolonisations, paraît la première version censurée des 1001 Nuits, concomitante à l’émergence des Frères musulmans, où les allusions aux désirs homosexuel et féminin sont évacuées. Sur ces questions, la vision anthropologique a énormément changé au cours du dernier millénaire. L’homophobie d’Etat a aujourd’hui changé de camp civilisationnel.
A quel besoin répond l’association HM2F, fondée en 2010? Même en France, être musulman et homosexuel reste difficile?
Pour certains de ceux qui fréquentent l’association, c’est la première fois de leur vie qu’ils peuvent s’ouvrir à d’autres et mettre des mots sur les pressions sociale et familiale vécues, pressions d’autant plus fortes que le lien à la famille est capital pour la communauté musulmane. Personnellement, je me suis débattu pendant quinze ans avec ces questions. Depuis l’adolescence, la religion compte beaucoup pour moi – je savais la moitié du Coran par coeur – mais je ne pouvais pas me couper de ma sexualité. Après m’être tourné vers le bouddhisme et vu que cette religion pouvait aussi être utilisée à des fins très négatives en matière de féminisme et d’homophobie, j’ai compris que le problème n’était pas l’islam en tant que tel. L'an 2010 a aussi correspondu à une recrudescence de propos racistes ou islamophobes au sein de la communauté LGBT.
Quels sont vos objectifs prioritaires?
Nous voulons offrir à la fois une réflexion intellectuelle et un soutien à nos membres. L’expertise de la communauté LGBT peut les aider à penser l’homosexualité. Les psys ne parlent depuis longtemps plus de «perversion», mais certains penseurs musulmans continuent à le faire. Il s’agit aussi d’informer sur l’homophobie d’Etat – sept pays sanctionnent ce «crime» par la mort – et d’attirer l’attention sur les discriminations dont souffrent les homos musulmans. Il faut en particulier être visible, pour que notre réalité ne puisse plus être niée. L’élargissement des droits individuels propre au monde occidental se traduit par une répression accrue des individus LGBT dans les pays arabo-musulmans, selon le mécanisme identitaire décrit. Nous voulons soutenir ces communautés dans leur lutte pour l’émancipation.
Quel rôle joue le manque d’appropriation directe des sources coraniques?
C’est l’un des problèmes auxquels nous voulons remédier: les croyants ont besoin de se forger leur propre opinion. Nous insistons beaucoup sur le texte coranique. Il existe par exemple des hadiths (des paroles attribuées au Prophète) condamnant l’homosexualité, qui sont apocryphes: il faut le savoir. Le texte est accessible partout, mais la plupart des musulman-es ne s’y réfèrent que peu. Bien qu’aucun clergé centralisé ne se soit mis en place à la mort du Prophète, le poids de l’institution s’est peu à peu renforcé. Aujourd’hui, il est difficile de remettre en question l’avis de certains savants musulmans, autorités autoproclamées, en général toutes formées dans les mêmes institutions conservatrices arabo-musulmanes. La barrière de la langue est aussi un obstacle indéniable. Et paradoxalement, je pense que les musulmans non pratiquants sont plus sensibles à une éthique ostentatoire et discriminante envers certaines minorités, comme pour
compenser leur propre désaffection. La réforme de l’éthique islamique est en marche, justement parce que l’on commence à identifier les sources véritables de l’esprit de la foi musulmane. Il faut changer l’islam de l’intérieur, en laissant aux croyants la latitude pour s’approprier leur religion, leurs racines, au-delà d’influences colonisatrices certes, mais plus encore «modernes», puisqu’au XIXe et au XXe, la psychiatrie et la médecine ont souvent été utilisées à des fins politiques, comme la religion peut l’être aujourd’hui, afin de justifier de préjugés moralisateurs, puritains, homophobes et
transphobes. Et qui n’ont rien à voir avec l’exemple de paix qu’est censé incarner l’islam.