Mais enfin c'est incroyable. Tout semblait tellement bien parti. J'ai trouvé le film hier à la Fnac (je suis quasi sûre qu'il n'est pas sorti au cinéma dans mon pays, ou alors il est possible que je n'aie vraiment pas fait attention, en tout cas je n'en ai rien vu à l'époque) et je me suis empressée de l'acheter car le moins qu'on puisse dire c'est que ce film m'intriguait beaucoup. J'avais vu quelques extraits sur YouTube et je m'étais dit, ô miracle, un film à thématique LGBT+ qui a l'air de faire des efforts, voyons ça.
Et oui ! Oui, de fait ! Le film rassemblait ce que la plupart des films de ce genre galèrent en général à rassembler : des moyens, des acteurs de talent, une histoire originale avec des personnages véritablement intéressants en dehors du simple fait qu'ils soient queer (ou quel que soit le mot qu'on puisse employer à une époque où on n'avait pas encore défini la notion de "queer"), et en plus qui se passe à mon époque de prédilection. J'étais tellement contente en le regardant. Je n'arrêtais pas de me dire "Oh tiens comme c'est bien pensé." J'ai vraiment eu l'impression que les personnages étaient respectés pour ce qu'ils étaient, que c'était parfaitement honnête et qu'on n'essayait pas d'effacer l'(apparente) bisexualité des deux femmes dans un sens ou dans l'autre (dans le sens où le danger aurait été de présenter soit des hétéros qui "s'amusaient" sans engagement émotionnel, soit des lesbiennes prisonnières de la présence de leur partenaire masculin) - là, je me disais très naïvement, "Eh bien c'est très bien, pour une fois qu'une relation de ce genre est correctement représentée et qu'il n'y en a pas un-e des trois qui ne sert qu'à la déco ou bien à être l'antagoniste mal intentionné-e qui met à l'épreuve le couple des deux autres." Et donc oui, j'étais contente. J'avais même prévu d'en parler autour de moi, j'avais préparé une petite liste d'arguments pour expliquer à mes connaissances pourquoi c'était bien, j'étais donc très emballée... pendant une douzaine d'heures. Parce que, comme Lapiequichante, il m'a pris l'idée d'aller me renseigner davantage sur l'histoire originelle.
Et donc, j'apprends que cette soi-disant relation de ménage à trois... c'est pas vrai ? Mais, c'est une blague ? Tout avait si bien commencé et voilà que j'apprends ça ? Mais zuuuuuuuut-eeeeeeeuh ! Ça aurait été plus compliqué de simplement raconter la vérité ?
Attention, entendons-nous bien, je ne suis pas déçue en soi que ces deux femmes n'aient pas eu de relation amoureuse dans la vraie vie (faut voir la réalité en face : on est bien forcé d'admettre que la majorité des femmes ne sont pas lesbiennes

), juste qu'on me l'ait présenté comme tel et qu'après on me retire mon illusion

Des femmes aussi intéressantes, ç’aurait été un fameux apport à l'Histoire queer (ou quel que soit le terme qu'on veuille utiliser). Si elles ne l'étaient pas, eh bien elles ne l'étaient pas et puis c'est pas grave, par contre c'est cent fois plus frustrant, je trouve, d'avoir fait "comme si".
Je n'ai rien non plus contre le fait de romancer des histoires vraies pour qu'elles collent mieux au médium "cinéma". Romancer, c'est pratiquement inévitable dans la création de récits. Donc non, je n'ai rien contre ça. Seulement, il y a des limites. Par exemple :
Changer le lieu de rencontre de deux personnages, parce que dans la vraie vie ils se sont rencontrés au guichet de la poste et que c'est quand même pas très enthousiasmant : Oui.
Dire que le héros était encerclé par dix Nazis au lieu de six pour montrer que vraiment, il est quand même courageux : Oui.
Inventer une relation factice à des personnages en déformant leur véritable orientation sexuelle, donc une part de leur identité, sachant que la famille de ces personnes est encore en vie et qu'on ne prend même pas la peine de les consulter : Non. Non, non, non. Non. Je suis désolée, mais non. C'est un manque de respect.
Et je parais sûrement un peu véhémente, mais j'avais tellement pesté contre "La Danseuse" qui avait fait la même chose dans l'autre sens, là, par honnêteté, je ne vois pas pourquoi je devrais être plus indulgente avec ce film sous prétexte qu'il fait ça dans le sens qui "m'arrange". C'est tout ou rien. Si on respecte les identités sexuelles, on respecte aussi quand ce sont des hétéros. On pourrait dire que "Oui, mais les hétéros ils sont déjà représentés tout le temps, et le straightwashing on en a déjà tellement bouffé, c'est pas grave si pour une fois..." - mais c'est par
principe. Dans l'autre sens, on aurait et on a protesté. Puis on ne va pas commencer à faire sa petite loi du Talion personnelle et "si tu straightwash mon personnage je vais queerwasher le tien et..." - pourquoi c'est si compliqué de simplement faire les choses
correctement, au bout d'un moment ?
Voilà, j'espère que vous me pardonnerez ce petit coup de gueule. Désolée pour toute cette aigreur

Le pire, c'est que je continue à penser que le film est techniquement très bien, mais comme je ne vois plus que ce (gros) détail, je suis en plein dilemme maintenant.