Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

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Bee
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Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Bee »

Je me lance dans un nouveau sujet mais comme le titre n'est pas forcément explicite, je m'explique. Mon petit plaisir est de chercher dans la littérature des allusions, des personnages qui répondent à des codes, voire des passages carrément lesbiens dans une œuvre qui n'a rien à voir.

Je donne quelques exemples :

- J'adore lire les romans de Wilkie Collins. C'est un contemporain de Dickens, mais complètement oublié et qui a été réédité il y a peu. L'un de ces livres, que je conseille particulièrement, est La Dame en blanc. Dans l'histoire, il y a deux soeurs (par remariage) dont l'une (Marianne) à l'allure masculine veille sur l'autre qui lui dit tout. Marianne ne se marie pas et aide sa sœur à trouver l'amour. Dit comme ça, ça fait pas forcément rêver, mais ça m'a fait tilt immédiatement.

- Le deuxième livre est une phase lesbienne vécue par un personnage dont on ne sait pas ce qu'il aurait pu devenir car l'auteur n'a jamais terminé son livre. Il s'agit d'un livre de Dostoïevski qui s'appelle Netotchka Nezvanova. C'était si totalement inattendu que ça m'a fait un choc. Je lisais dans le métro en rougissant :oops: ...

J'aimerai bien découvrir grâce à vos lectures de nouveaux exemples...
Au plaisir de vous lire... :)

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Bee
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Bee »

Je continue sur ma lancée...
La bonne surprise a été pour moi la lecture de La Fille aux yeux d'or de Balzac. C'est un roman mineur de la Comédie humaine, mais on y trouve l'amour jaloux de la marquise de San-Real pour Paquita, la fille aux yeux d'or. C'est une relation de domination, mais parfaitement inattendue, je trouve. L'histoire principale est entre le héros (de Marsay) et Paquita. Il s'agit d'un coup de foudre banal. Mais Paquita vit enfermée dans l'hôtel de la marquise et y a développé des "vices" (le mot est dans le texte).

Le problème, évidemment, c'est que ça finit mal : la marquise découvre que sa protégée voit un homme en cachette et la tue dans un geste de folie qui signe le crime passionnel. Voici l'extrait le plus explicite de l'amour malade (pervers) de la marquise pour Paquita :

"La Fille aux yeux d’or expirait noyée dans le sang. Tous les flambeaux allumés, un parfum délicat qui se faisait sentir, certain désordre où l’oeil d’un homme à bonnes fortunes devait reconnaître des folies communes à toutes les passions, annonçaient que la marquise avait savamment questionné la coupable. Cet appartement blanc, où le sang paraissait si bien, trahissait un long combat. Les mains de Paquita étaient empreintes sur les coussins. Partout elle s’était accrochée à la vie, partout elle s’était défendue, et partout elle avait été frappée. Des lambeaux entiers de la tenture cannelée étaient arrachés par ses mains ensanglantées, qui sans doute avaient lutté longtemps. Paquita devait avoir essayé d’escalader le plafond. Ses pieds nus étaient marqués le long du dossier du divan, sur lequel elle avait sans doute couru. Son corps, déchiqueté à coups de poignard par son bourreau, disait avec quel acharnement elle avait disputé une vie qu’Henri lui rendait si chère. Elle gisait à terre, et avait, en mourant, mordu les muscles du cou-de-pied de madame de San-Réal, qui gardait à la main son poignard trempé de sang. La marquise avait les cheveux arrachés, elle était couverte de morsures, dont plusieurs saignaient, et sa robe déchirée la laissait voir à demi-nue, les seins égratignés. Elle était sublime ainsi. Sa tête avide et furieuse respirait l’odeur du sang. Sa bouche haletante restait entr’ouverte, et ses narines ne suffisaient pas à ses aspirations. Certains animaux, mis en fureur, fondent sur leur ennemi, le mettent à mort, et, tranquilles dans leur victoire, semblent avoir tout oublié. Il en est d’autres qui tournent autour de leur victime, qui la gardent en craignant qu’on ne la leur vienne enlever, et qui, semblables à l’Achille d’Homère, font neuf fois le tour de Troie en traînant leur ennemi par les pieds. Ainsi était la marquise. Elle ne vit pas Henri. D’abord, elle se savait trop bien seule pour craindre des témoins ; puis, elle était trop enivrée de sang chaud, trop animée par la lutte, trop exaltée pour apercevoir Paris entier, si Paris avait formé un cirque autour d’elle. Elle n’aurait pas senti la foudre. Elle n’avait même pas entendu le dernier soupir de Paquita, et croyait qu’elle pouvait encore être écoutée par la morte.

— Meurs sans confession ! lui disait-elle ; va en enfer, monstre d’ingratitude ; ne sois plus à personne qu’au démon. Pour le sang que tu lui as donné, tu me dois tout le tien ! Meurs, meurs, souffre mille morts, j’ai été trop bonne, je n’ai mis qu’un moment à te tuer, j’aurais voulu te faire éprouver toutes les douleurs que tu me lègues. Je vivrai, moi ! je vivrai malheureuse, je suis réduite à ne plus aimer que Dieu ! Elle la contempla. — Elle est morte ! se dit-elle après une pause en faisant un violent retour sur elle-même. Morte, ah ! j’en mourrai de douleur ! La marquise voulut s’aller jeter sur le divan accablée par un désespoir qui lui ôtait la voix, et ce mouvement lui permit alors de voir Henri de Marsay".

Bon, je ne suis pas sûre de servir mon topic avec ce deuxième post, mais sait-on jamais... :roll:

Michelle Paris
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Michelle Paris »

Avec "La fille aux yeux d'or" on n'est plus vraiment dans le crypto, mais carrément en plein drame lesbien !!

Notons qu'un (mauvais) film a été tiré du roman par Gabriel Albicocco, avec Marie Laforêt dans le rôle-titre. Elle gardera d'ailleurs ce surnom !
http://fr.wikipedia.org/wiki/La_Fille_a ... 'or_(film)

Dans le même style, mais beaucoup plus intéressant, Les Biches, de Chabrol, avec le superbe couple Stéphane Audran/Jacqueline Sassard

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Bee
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Bee »

Oh, Marie Laforêt dans une adaptation de la Fille aux yeux d'or : j'aimerai quand même bien voir ça...

C'est vrai que le passage cité est clairement plutôt du côté de la mise en scène mélodramatique que du sous-entendu discret, mais dans le reste du livre, on se demande bien quel est la nature du lien qui existe entre Paquita et sa geolière... Certes, il y a la scène du travestissement de l'amant de Paquita en femme :shock: qui peut donner l'alerte, mais bien d'autres explications auraient pu être trouvées... :?

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caty
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par caty »

Ca fait bien longtemps que je ne les ai pas relus, mais il me semble (c'est sans doute une des raisons pour lesquelles je les ai tant aimés) que dans les deux romans suivants de Jacques Laurent, il y a des allusions à des attirances lesbiennes chez les personnages féminins principaux :
- "Les dimanches de Mademoiselle Beaunon" (un incontournable pour les amoureux des chats)
- "Les sous-ensembles flous".

Les femmes qui aiment les femmes trouveront aussi, parfois très crypté parfois moins, de quoi exalter leurs sentiments, et par exemple de quoi s'identifier aux "amants" des femmes des livres de Marguerite Duras.
Notamment dans "Le marin de Gibraltar" : l'amoureux confident est très féminin dans sa psychologie, alors que Duras savait très bien par ailleurs se mettre dans la peau de personnages masculins.
Mais même si le doute est permis en l'occurrence, ceux qui l'ont connue disent qu'elle avait, en tous cas sur la fin de sa carrière professionnelle dans le cinéma, des penchants lesbiens non cachés...
Modifié en dernier par caty le lun. 2 févr. 2009 11:29, modifié 1 fois.
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Bee
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Bee »

Faut que je lise Jacques Laurent : je ne connais pas du tout. :shock:

En essayant de trouver d'autres exemples, il m'est revenu le cas des Quatre filles du Docteur March écrit dans la deuxième moitié du XIXe siècle par Louisa May Alcott. Ce roman et ses adaptations cinématographiques ou télévisuelles m'ont toujours mis la puce à l'oreille : Jo est un vrai garçon manqué il faut dire !
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En fait, si Jo ne se mariait pas à la fin avec un Professeur Bhaer qui tombe du ciel, les doutes subsisteraient. Tout le long du roman en effet, elle ne veut rien entendre des sentiments qu'éprouve pour elle son voisin : elle semble juste vouloir les garçons comme copains.
Pas de quoi en faire un plat : on peut s'habiller en garçon, jouer avec les garçons, prendre le rôle de garçons dans des jeux avec les filles, sans être lesbienne : et heureusement !

Mais ces mêmes scènes peuvent être lues autrement bien sûr. C'est bien pour cela que la mère de Jo s'inquiète du comportement de sa fille.
En littérature, le subtext lesbien a un nom : le mythe de Phaon. Il s'agit d'un mythe grec encore à propos de la poétesse Sapho de Lesbos. Pour sauver la réputation de Sapho, deux écrivains tardifs ont expliqué que Sapho s'est suicidée en se jetant du haut d'un rocher de Leucate par dépit amoureux pour le beau marin Phaon qui lui préférait la déesse Aphrodite. Cette fin, hétérosexuelle, rend la morale sauve. Pourtant, les Grecs savent bien que la masculine Sapho aimait les femmes et était inspirée par l'amour des femmes.

Dans le cas de Jo, double fictionnel de Louisa May Alcott, on pourrait donc voir - sans que ce soit la bonne lecture, un personnage ambigu.
Dans la préface anglaise du livre, dans la collection des classiques de Penguin, voici ce qu'aurait dit Louisa May Alcott :

"I am more than half-persuaded that I am a man's soul, put by some freak of nature into a woman's body ... because I have fallen in love in my life with so many pretty girls and never once the least bit with any man."

Ce qui veut dire : "Je suis plus qu'à demi persuadée que j'ai un esprit d'homme mais dans un corps de femme, par quelque bizarrerie de la nature... parce que je suis tombée amoureuse de tant de jolies filles dans ma vie et jamais d'un homme même un tout petit peu".

Un auteur qui ne sait pas elle même qu'elle est lesbienne peut-elle écrire du crypto-lesbien ? Personnellement, je pense que oui : il y a une vie avant les catégorisations médicales de la fin du XIXe siècle... :ugeek:

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clandestine
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par clandestine »

Merci Bee pour toutes ces précisions, et aussi pour tes sujets qui sont toujours très intéressants et biens documentés ! :)
J'avais entendu parler des penchants homo de Louisa May Alcott, mais sans avoir eu plus de détails. C'est vrai que le personnage de Jo March est assez ambigu pour peu que l'on soit sensible au sujet.

En restant dans la litterature jeunesse, ça me fait penser à un autre personnage "crypto-lesbien" : Claude dans le Club des cinq ! Voila encore un exemple de "garçon manqué" qui, de par son jeune âge, n'éveille pas l'attention si on ignore que Enid Blyton était lesbienne... :mrgreen:

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Bee
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Bee »

Oh oui ! Qu'est-ce que j'ai pu dévorer le "Club des cinq"...
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J'aimais bien le personnage de Claude : je m'y retrouvais un peu. Elle était mon personnage favori avec François (pourtant... :roll: ) et le chien Dago :D
Voici une planche de l'adaptation BD
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clandestine
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par clandestine »

Ouiii ! Je l'ai cette BD ! J'aimais bien Claude aussi, elle changeait des nunuches habituelles dans les histoires pour enfants !

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Isabelle B. Price
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Re: Le crypto-lesbien ou les lesbiennes dans la littérature

Message par Isabelle B. Price »

Merci Bee pour le mythe de Phaon. Je ne savais pas du tout. Je me rappelle effectivement qu'il avait été question d'une fin modifiée pour sauver les "bonnes moeurs" de l'époque mais tes précisions éclairent cette histoire sous un jour nouveau.

Le Club des 5 et le Clan des 7, j'ai grandi en lisant leurs histoires. J'adorais, je dévorais. Ou pourquoi je n'ai jamais mal vécu le fait d'être une fille qui aimait jouer avec les garçons, qui ne supportait pas les robes et qui trouvait que jouer à l'élastique et faire le poirier n'arriverait jamais au niveau d'une course en BMX ou d'un match de foot.

Merci pour tout ça en tout cas.
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